Robert Bridges, ed. (18441930). The Spirit of Man: An Anthology. 1916.
From Fragments dun Journal Intime, ii, p. 23
Henri-Frédéric Amiel (c. 18211881)
.. LE1 philosophe rit, parce quil nest dupe de rien, et que lillusion des autres persiste. Il est pareil au malin spectateur dun bal qui aurait adroitement enlevé aux violons toutes leurs cordes et qui verrait néanmoins se démener musiciens et danseurs, comme sil y avait musique. Lexpérience le réjouirait en démontrant que luniverselle danse de Saint-Guy est pourtant une aberration du sens intérieur, et quun sage a raison contre luniverselle crédulité. Ne suffit-il pas déjà de se boucher les oreilles dans une salle de danse, pour se croire dans une maison de fous?
Pour celui qui a détruit en lui-même lidée religieuse, lensemble des cultes sur la terre doit produire un effet tout semblable. Mais il est dangereux de se mettre hors la loi du genre humain et de prétendre avoir raison contre tout le monde.
Rarement les rieurs se dévouent. Pourquoi le feraientils? Le dévouement est sérieux et cest sortir de son rôle que de cesser de rire. Pour se dévouer, il faut aimer; pour aimer, il faut croire à la réalité de ce quon aime; il faut savoir souffrir, soublier, se donner, en un mot devenir sérieux. Le rire éternel cest lisolement absolu, cest la proclamation de légoïsme parfait. Pour faire du bien aux hommes, il faut les plaindre et non les mépriser; et dire deux, non pas: les imbéciles! mais: les malheureux! Le sceptique pessimiste et nihiliste paraît moins glacial que lathée goguenard. Or que dit le sombre Ahasvérus?